Quand les témoins d’une agression ne bougent pas

Pour comprendre ce phénomène, Aurélie Bloch et Louis-Mathieu Nivôse ont réalisé un reportage complet « Non assistance à personne en danger » (aujourd’hui disparu de la toile) dont je vous mets les grandes lignes ci-dessous :

I. Qu’est-ce que la non-assistance à personne en danger ?

La non-assistance à personne en danger, est  la loi selon laquelle « Quiconque pouvant empêcher par son action immédiate, sans risque pour lui ou pour les tiers, soit un crime, soit un délit contre l’intégrité corporelle de la personne s’abstient volontairement de le faire est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende.
Sera puni des mêmes peines quiconque s’abstient volontairement de porter à une personne en péril l’assistance que, sans risque pour lui ou pour les tiers, il pouvait lui prêter soit par son action personnelle, soit en provoquant un secours. » – Article 223-6 modifié par l’Ordonnance n°2000-916 du 19 septembre 2000 – art. 3 (V) JORF 22 septembre 2000 en vigueur le 1er janvier 2002 .

Pourtant les statistiques le prouvent « 94% des femmes qui empruntent les transports en commun ont déjà été victimes d’une agression et dans la majorité des cas, personne ne leur est venu en aide » selon une enquête nationale du Dr. Muriel Salmona en avril 2014.

II. L’Effet spectateur (26:30min)

Dans un premier temps, pour réagir, il nous faut reconnaître la situation comme une situation d’urgence. Or certains signaux peuvent être contradictoires comme la sidération de la victime qui ne peut ni bouger, ni appeler à l’aide.
La sidération est pourtant un phénomène physiologique, comme le souligne Muriel Salmona, elle nous permet de ne pas mourir de peur. Retrouvez ici une courte vidéo d’Allo Docteur sur les mécanismes de notre cerveau face aux agressions.
En tant que témoin, nous pouvons aussi être sidérés par ce qu’il se passe, notre empathie se cale alors sur les émotions de la victime nous empêchant ainsi de réagir dans les temps demandés.

Mais qu’en est-il d’un groupe de témoins ?

Selon une expérience faite en 1968 par des chercheurs américains, plus le nombre de témoins est grand, plus nos chances d’être secourus diminuent, c’est ce qu’ils vont appeler « l’effet spectateur ». Pourquoi ?

Il existe comme l’explique clairement ce reportage 3 causes principales :

1. L’Influence sociale

On préfère se fier aux réactions du groupe plutôt qu’à son instinct personnel.

2. La peur de faire le mauvais choix face aux autres, la peur du ridicule

On préfère ne pas agir plutôt que d’être jugé pour un comportement non convenable, être « mal évalué » par le reste du groupe.

3. La dilution de la responsabilité

On préfère attendre qu’un autre agisse plutôt qu’agir nous-même. « Pourquoi devrais-je agir Moi plutôt qu’un autre ? »

III. La dissonance cognitive

Une dernière chose entre en compte dans les paramètres d’une agression. En tant que témoin, notre non-positionnement face à quelque chose qui nous dérange peut nous pousser à faire demi tour ou encore nous plonger dans notre bulle, nos téléphones, écouteurs vissés sur les oreilles en minimisant l’agression.
Pour pouvoir encore se regarder dans le miroir, nous réécrivons alors les faits en les diminuant ou en les omettant complètement, c’est ce qu’on appelle la dissonance cognitive. Une femme rouée de coups par son conjoint dans la rue peut alors devenir, aux yeux de certains témoins, une banale dispute de couple.

IV. Que puis-je faire en tant que témoin ?

Nous n’avons pas toutes l’étoffe d’un héroïne. Nous sommes parfois accompagnées (de nos enfants par exemple), nous pouvons être blessées, malades ou comme la victime, sous le choc. La première chose à comprendre est qu’une énième victime n’aidera pas la première.
Par conséquent, si vous ne vous sentez pas d’agir physiquement, ne le faites pas. Par contre, d’où vous êtes, vous pouvez aussi faire beaucoup : alerter du monde, appeler les secours, tirer le signal d’alarme, repérer le(s) agresseurs pour en faire une description précise… Cette vidéo le démontre, l’indifférence est presque plus blessante que l’agression elle-même.

Être témoin c’est accepter de voir, ne pas fermer les yeux comme on le ferait pendant un film d’horreur parce que ceci n’est pas de la fiction.
Être témoin c’est agir pour les autres en fonction de soi, de ses capacités et des circonstances.
Être témoin c’est être solidaire. C’est ce que l’on aimerait que les autres fassent pour nous si nous étions là, à cette place que tout le monde redoute.

Que puis-je faire en tant que victime ?

Dans un premier temps, je peux essayer d’hurler le plus fort possible, pour que les témoins entendent, pour que l’agresseur soit gêné dans sa quête de tranquillité (oui les agresseurs aiment être tranquilles), pour aller chercher de la force jusqu’au fond de mes tripes.
Pour lutter contre l’effet spectateur vu plus haut, je peux désigner UNE personne. Pas si simple, ceci nécessite de sortir du fameux effet tunnel – limitation du champ de vision à l’agresseur – et pouvoir voir autour de soi afin de sélectionner la personne la plus appropriée.
Enfin je peux tout donner. Basculer de la femme à l’animal, le fauve, parce que c’est lui ou moi.

Dans un second temps, je peux aller porter plainte. Si cette démarche n’est pas automatique, elle est nécessaire. D’abord, elle peut permettre de retrouver l’agresseur et l’empêcher de nuire à nouveau. (Sachez que les agresseurs eux-mêmes n’hésitent pas à le faire s’ils se retrouvent blessés !) Ensuite elle est le début de l’acceptation de ce qu’il s’est passé. Une agression est une violence physique et psychologique, porter plainte le plus vite possible permet de ne pas minimiser les faits avec le temps et commencer son processus de rétablissement.
Enfin, vous pouvez aller consulter des professionnels pour vous aider à mieux guérir : psychothérapeutes, psychologues, praticien EMDR, acupuncteurs, Gestalt-thérapie, Feldenkrais, hypnose… quoi que vous choisissiez prenez soin de vous et soyez bienveillantes avec vous-mêmes. Vous avez fait de votre mieux.

 

Nom du reportage « Non assistance à personne en danger » de Aurélia Bloch et Louis-Mathieu Nivôse. Reportage diffusé sur France TV zoom  dans le Monde en Face le 8 décembre  2015 et regrettablement disparu de la toile à ce jour.

 

Crédits Photo : F. Lannois via

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